Enquête contextuelle & ethnographie

Comprendre les utilisateurs · Bonnes notes · Éthique de la recherche

Introduction

Alex Honnold a escaladé El Capitan sans corde en moins de 4 heures. A-t-il réussi cet exploit simplement en écoutant un instructeur expliquer comment faire de l'escalade ? Evidemment non, (imagine si oui). C'était de la pratique sans fin et des notes et observations méticuleuses.

On ne peut pas apprendre les méthodes en IHM simplement en écoutant. Vous devez les faire, encore et encore et encore et...

Le processus de design centré sur l'utilisateur

Ce cycle itératif structure toute la pratique de l'IHM. L'enquête contextuelle est l'outil principal de la première étape :

  1. Comprendre - apprendre à connaître les utilisateurs : enquête contextuelle, entrevues, observation sur le terrain (identification des besoins)
  2. Concevoir - imaginer et générer des solutions créatives
  3. Implémenter - construire et prototyper
  4. Évaluer - dans quelle mesure le design répond aux besoins des utilisateurs (étude d'utilisabilité)

Pour comprendre vos utilisateurs : décidez du domaine du problème, planifiez une enquête, menez l'étude, recueillez des données (généralement qualitatives), analysez, aboutiez à des réflexions, modèles des utilisateurs et exigences.

Méthodes qualitatives

MéthodeCaractéristiquesAvantage principalRisque principal
Observation / enquête contextuelleObserver dans le milieu naturelCe que les gens font vraimentDifficile à interpréter
Étude d'utilisabilité (penser à voix haute)Verbalisation pendant l'interactionComment le système est vécuFocalisé sur le système, pas le contexte large
Entrevues semi-structuréesConversation guidéePerceptions et expériences richesLes gens rapportent mal leurs actions réelles
Groupes de discussionDiscussion collectiveGrande étendue de perspectivesRisque de pensée de groupe
Journaux de bordJournal des pratiques au quotidienDonnées longitudinales in situSuperficiel si l'engagement est faible

Ex: Inférence causale et génie logiciel

Cette distinction correspond à celle entre études observationnelles et expériences contrôlées randomisées en épidémiologie et économétrie. Dans une étude d'utilisabilité (labo), vous contrôlez les variables (c'est une expérience*). Dans une enquête contextuelle, vous observez le monde tel qu'il est, ce qui permet de saisir les variables confondantes et les comportements émergents qu'une expérience manquerait.

En génie logiciel, l'enquête contextuelle est directement liée au requirements engineering : plutôt que de demander aux utilisateurs ce qu'ils veulent (ce qu'ils disent), on observe ce qu'ils font réellement. Cette différence de stated preferences vs revealed preferences est centrale aussi en économie comportementale.

Comme mentionné avant, les études observationnelles ne permettent pas d'établir de causalité, seulement des associations. En génie logiciel, cela signifie que l'enquête contextuelle est un outil pour comprendre les besoins et les comportements, mais pas pour tester l'efficacité d'une solution spécifique, c'est là que les tests d'utilisabilité entrent en jeu.

Pour la causalité, on peut utiliser des méthodes d'inférence causale sur les données d'enquête contextuelle pour formuler des hypothèses sur les relations entre les variables, mais cela nécessite des techniques statistiques avancées et une interprétation prudente!

Enquête contextuelle

Une enquête sur la façon dont les utilisateurs travaillent actuellement ou atteignent leurs objectifs réels, par l'observation en milieu naturel. Le chercheur se rend dans l'environnement naturel des utilisateurs et les observe, recueillant des détails riches sur leurs pensées, comportements et environnement.

L'enquête contextuelle met l'accent sur la capture du déroulement du travail pendant que les utilisateurs accomplissent une tâche (généralement à l'aide du logiciel existant)

Elle peut inclure une réflexion rétrospective sur des tâches déjà accomplies (« Pouvez-vous ouvrir un document... ? ») ou l'observation directe de nouvelles tâches.

Souvent réalisée avant que quoi que ce soit ne soit conçu!

Enquête contextuelle vs expérience contrôlée

Expérience contrôlée (labo)
  • L'utilisateur est amené au chercheur
  • Environnement artificiel
  • Tâches préparées à l'avance
  • Généralement dans la même salle, avec facilitateur
  • Enregistrement écran, audio, protocole de verbalisation
  • Entrevue semi-structurée et sondages après les tâches
  • Étude d'utilisabilité (la semaine prochaine!)
Enquête contextuelle (terrain)
  • Le chercheur se déplace vers l'utilisateur
  • Milieu naturel
  • Données riches sur le contexte, les outils, les relations
  • Parfois des tâches sont données pour orienter le comportement
  • Observation directe ou réflexion rétrospective
  • Idéalement avant toute conception

Les trois rôles

Le participant

L'utilisateur observé. Il est l'expert, vous êtes l'apprenti (dont le rôle est d'apprendre, pas d'évaluer)

Il accomplit ses tâches habituelles dans son contexte naturel.

Le facilitateur

Responsable de poser des questions, d'établir un lien de confiance, et de guider légèrement le participant tout au long de la session.

Si le participant utilise une technologie, le facilitateur peut encourager le penser à voix haute : « À quoi pensez-vous ? », « Pourquoi avez-vous fait cela ? »

Privilégiez le montrer plutôt que le simple raconter :

Le facilitateur ne devrait pas :

  • Être trop familier, il faut un équilibre entre bonne entente et professionnalisme
  • Poser des questions suggestives (« N'est-ce pas frustrant quand... ? »), cela introduit un biais
  • Interrompre pendant une tâche
  • Exprimer son opinion ou juger les actions du participant
  • Oublier de demander des clarifications sur des comportements ou commentaires importants
  • Se concentrer sur ce que le participant dit plutôt que sur ce qu'il fait

L'observateur

Prend des notes détaillées. Note ce qu'il voit et entend pas ses interprétations.

Consigne les comportements, hésitations, expressions, et commentaires spontanés.

Attentif à la communication non verbale.

L'observateur essaie de ne pas influencer le participant : silence, ne donne pas de conseils, ne corrige pas, n'aide pas, n'explique pas. Ne distrait ni le participant ni le facilitateur. Vous êtes l'apprenti. Ils sont l'expert dont vous apprenez.

Que peut-on observer ?

Caractéristiques de l'utilisateur, tâches, flux de travail entre les personnes, interactions entre les personnes, émotions manifestées, outils et technologies utilisés, sources d'information, problèmes et obstacles, facteurs environnementaux et culturels, et autres parties prenantes, toute personne qui a des raisons de se soucier de l'interface.

Enregistrer les observations

Triangulation : utilisez plusieurs méthodes pour augmenter la validité de vos observations. Avec de la pratique, vous pouvez saisir simultanément ce que la personne dit, fait, ses expressions émotionnelles, les objets qu'elle vous montre, et des détails sur l'environnement.

Sciences humaines et anthropologie

La notion de triangulation vient directement de la recherche qualitative en anthropologie et en sociologie. En anthropologie, l'observation participante, être immergé dans le terrain plutôt que de l'observer de l'extérieur, est la méthode fondamentale. Clifford Geertz a formalisé l'idée de description épaisse (thick description) : documenter non seulement les comportements, mais aussi leur signification dans leur contexte culturel.

Ethnographie et notes de terrain

Les deux étapes de la prise de notes sur le terrain

Même avec beaucoup de pratique, les notes prises sur le moment restent fragmentées et incomplètes.

C'est normal! et c'est pourquoi il y a deux étapes distinctes :)

1
Griffonnages (Jottings)

Notes rapides, sur le terrain, en temps réel. L'écriture à la main est souvent préférable. Peut inclure des photos ou des croquis. Le texte peut être fragmenté ( vitesse >>> forme)

On capture tout ce qui semble significatif dans l'instant.

2
Notes de terrain (Fieldnotes)

Retranscrire les griffonnages brouillons en récits narratifs immédiatement après la session, de préférence en discussion avec le facilitateur. Phrases complètes, style roman.

Elles couvrent toute la session : de la rencontre avec les participants jusqu'au départ. Incluent des détails riches sur le participant, l'environnement, et vos réflexions. Si vous attendez trop longtemps, vous oublierez des détails essentiels!

3
Mémos en cours de processus (In-process memos)

Réflexions personnelles sur votre pratique de chercheur : « Où devrais-je observer ensuite ? Quelles questions de suivi poser ? » Ces mémos guident les futures observations et analyses, et documentent vos hypothèses émergentes et vos biais.

Les asides

Dans les notes ethnographiques, les asides sont des réflexions personnelles du chercheur séparées de la description pure et placées entre [[doubles crochets]]. [[J'espere que mon explication est clair!]]

Ils permettent de distinguer observation et interprétation, et de garder une trace de vos hypothèses, biais, et réactions en temps réel.[[Peut-être que j'aurais dû acheter plus de croissants?]]

Ce qui fait de bonnes notes de terrain

À faire
  • Descriptif, concret, détaillé
  • Décrit ce qui SE PASSE
  • Capture les comportements observables
  • [[Réflexions personnelles]]
À éviter
  • Trop vague (« c'était bien »)
  • Trop conclusif (« il était frustré »)
  • Énoncer ce qui POURRAIT se passer
  • Jugements de valeur

Les bonnes notes décrivent le contexte et les tâches

Voici un exemple qui illustre comment les détails de contexte et les tâches concrètes s'entremêlent. En surligné ambre : le contexte. En surligné vert : les tâches concrètes que nous pourrions choisir de soutenir.

Sophie est une mère célibataire de deux enfants qui travaille à domicile. Elle est végétarienne, tout comme ses enfants. Elle connaît les recettes régulières par cœur, mais pour les occasions spéciales, elle enregistre parfois des recettes sur Pinterest.

Avant une telle occasion spéciale, elle choisit d'abord une recette dans la liste. Ensuite, elle s'assure que la recette ne contient pas de viande, et si c'est le cas, elle pense à un substitut (tofu / paneer / tempeh / ...) et s'assure que la recette ira bien avec. Elle vérifie que ses enfants ne sont allergiques à aucun des ingrédients (elle se souvient bien de toutes les allergies), et si nécessaire supprime cet ingrédient (si possible), ou choisit une autre recette. Elle ajuste le nombre de portions si nécessaire pour 3 personnes.

Sophie fait une liste de tous les ingrédients nécessaires et se rend au magasin. Elle connaît bien le magasin, donc elle achète tout assez efficacement. Elle ramène les courses à la maison dans une voiture. Elle rentre à la maison, lit à nouveau la recette et commence à cuisiner, demandant souvent à ses enfants de l'aider.

De l'analyse aux constats

Collecter auprès de nombreuses sessions et personnes

L'objectif est la représentativité et la généralisabilité : évitez le surajustement à partir du contexte ou des impressions d'une seule personne. Recueillez des données et synthétisez-les à travers différentes sessions.

Exemple:

Après avoir observé des baristas dans différents contextes (cafés locaux, Starbucks, Melbourne), on peut noter ce qui est différent!

Diagrammes d'affinités

Une fois les données collectées (notes, transcriptions, résumés de sessions, vidéos, photos), il faut les analyser pour arriver à des constats (des généralisations appuyées par des preuves concrètes).

1
Extraction

Extraire des éléments des notes de terrain et les écrire sur des post-its (numériques ou papier) : citations, comportements observés, moments clés.

2
Organisation

Regrouper les notes par affinité. Ces clusters deviennent les constats - des thèmes qui ont émergé des données qualitatives. Ne nommez pas encore les clusters au début : laissez-les grandir et évoluer.

3
Priorisation

Nommer les clusters, les prioriser, discuter de comment mettre l'information en action. Dégager les besoins clés des utilisateurs, les irritants principaux, et les exigences de design.

Éthique de la recherche

Toute recherche avec des êtres humains (y compris l'observation sur le terrain, les entrevues, et les tests d'utilisabilité) implique des responsabilités éthiques envers les participants, les chercheurs et l'institution.

Pourquoi éviter de tester des proches?

Nos amis et collègues ont tendance à dire que notre technologie est « cool », que ce soit vrai ou non. Recruter des inconnus réduit le biais et produit des résultats plus valides.

Le consentement éclairé

Le consentement doit être volontaire, éclairé et continu, ce n'est pas seulement une signature, c'est un processus tout au long de la session.

Un formulaire de consentement comprend

  1. Le but de la recherche
  2. Ce qu'on demande aux participants de faire
  3. Compensation et durée
  4. Comment les données sont collectées, sécurisées et anonymisées
  5. Droit de se retirer à tout moment, sans pénalité
  6. Coordonnées du chercheur et du comité d'éthique
  7. Espaces pour les signatures

Le consentement ne s'arrête pas à la signature : rappeler aux participants votre rôle, demander avant de prendre des photos, vérifier si une information confiée peut être rapportée, s'adapter si la personne semble mal à l'aise. Nouvelle information inattendue : « Vous voulez continuer ? »

Comportement éthique pendant une étude

Avant

  • Faire un test pilote du matériel
  • « Ce n'est pas vous qu'on teste, c'est l'interface. »
  • Informer sur l'enregistrement et les observateurs
  • Résumer le but de l'étude

Pendant

  • Atmosphère calme, ne jamais paraître déçu
  • Tâches une à la fois, commencer par les plus faciles
  • Le superviseur/professeur ne devrait pas assister
  • L'utilisateur choisit de continuer ou non

Après

  • Remercier la participation
  • Répondre aux questions qui auraient pu biaiser le test
  • Protéger l'identité dans les résultats
  • Stocker les données de façon sécurisée

Fieldtrip!

Métro de Montréal

Objectif de recherche

Comprendre l'expérience quotidienne des personnes qui utilisent le métro de Montréal.

Méthode et approche

Enquête contextuelle : nous allons observer les gens dans le métro, prendre des notes sur ce que nous voyons et entendons, et essayer de comprendre leur expérience du métro. Nous allons faire cela en temps réel, en prenant des notes sur le moment (griffonnages), puis en les développant en notes de terrain détaillées après notre retour.

Scénario

Imaginez que nous sommes mandatés pour proposer une intervention dans le métro qui améliore l'expérience pour les passagers. Cette intervention pourrait être une innovation technique, architecturale, ou expérientielle (pensez à l'art, à la musique). Gardez cet objectif en tête, mais ne laissez pas cela remplacer votre capacité à être aussi descriptif que possible lorsque vous notez votre expérience en direct dans le métro. Notre objectif sur le terrain aujourd'hui n'est pas de faire de l'analyse - vous pourrez commencer à le faire à l'étape Réflexion après votre retour.

Plan

Les groupes se sépareront : un groupe va à Côte-des-Neiges, l'autre à Édouard-Montpetit, et de retour à l'UdeM. Pendant votre aventure : griffonnages. Une fois de retour, écrivez un bref mémo en cours de processus, en réfléchissant sur vos pratiques de recherche, les limites rencontrées, les pistes à approfondir, etc.

Note éthique : dans un espace public comme le métro, vous pouvez observer et prendre des notes sans approbation éthique formelle. Ne notez pas d'informations permettant d'identifier les individus, et n'interagissez pas avec les gens de façon à provoquer ou forcer une réaction.